Comment les techniques narratives du cinéma nourrissent-elles les théories du complot contemporaines ?
Dans notre société saturée d’images et de récits, une convergence remarquable s’opère entre les codes du cinéma (et plus largement, de la pop culture) d’une part, et de l’autre la structure des narrations complotistes. Cette proximité révèle un mécanisme profond de circulation des formes narratives, où les procédés scénaristiques propres au cinéma deviennent les outils d’une rhétorique de la suspicion. Loin d’être anecdotique, cette convergence témoigne d’une transformation majeure dans la façon dont se construisent et se diffusent les récits conspirationnistes à l’ère contemporaine.
La boucle d’influence : quand la fiction contamine le réel
Le processus s’articule autour d’une boucle d’influence particulièrement efficace. La réalité nourrit d’abord la fiction, qui la transforme selon ses propres contraintes : les exigences de rythme, la construction du suspense, la simplification dramatique. Ces récits fictionnels, une fois diffusés, s’installent durablement dans la mémoire culturelle collective sous forme de codes narratifs familiers.
Et c’est précisément sur ces codes que viennent se greffer les récits conspirationnistes contemporains. En recyclant, consciemment ou non, les structures narratives éprouvées du cinéma, ils bénéficient d’emblée de leur force persuasive et de leur familiarité. Le public reconnaît naturellement des schémas narratifs qu’il a déjà intégrés, facilitant ainsi l’adhésion au message conspirationniste.
L’héritage d’Eisenstein : le montage des attractions au service de la persuasion
Pour comprendre cette mécanique, il convient de revisiter les racines de la narration cinématographique et les apports théoriques de Sergueï Eisenstein, pionnier du montage dont les travaux ont profondément marqué la théorie du cinéma1. Le cinéaste soviétique avait démontré dans sa théorie du « montage des attractions » que la juxtaposition d’éléments dans un certain ordre créait une signification et une émotion nouvelles, dépassant la simple addition de leurs sens individuels.
Son concept de « montage des attractions », initialement développé pour le théâtre puis étendu au cinéma, préconisait l’organisation séquentielle d’unités narratives fortes, les « attractions », destinées à choquer, surprendre et orienter la pensée du spectateur. Selon Eisenstein, une attraction était « tout moment agressif au théâtre, c’est-à-dire tout élément qui soumet l’audience à une influence émotionnelle ou psychologique »2.
Cette technique trouve un écho troublant dans la construction des récits complotistes. Les narrations conspirationnistes reprennent en effet cette logique en organisant leurs propres « attractions » : la preuve-choc qui bouleverse, la révélation qui retourne la situation, la figure de l’ennemi qui cristallise les tensions, le retournement final qui éclaire rétrospectivement l’ensemble du récit. Comme l’analyse William Laboury dans son travail pédagogique sur la déconstruction des mécanismes conspirationnistes3, ces éléments visent à provoquer une réaction émotionnelle intense qui prépare et facilite l’adhésion cognitive.
L’influence de Vertov : l’illusion du regard révélateur
Parallèlement aux travaux d’Eisenstein, les théories de Dziga Vertov apportent une seconde dimension fondamentale à cette analyse. Le créateur du concept de « Kino-glaz » (ciné-œil) concevait la caméra comme un œil augmenté, capable de révéler la vérité cachée du réel. Pour Vertov, le cinéma devait permettre de « fixer les documents et les faits, de fixer la vie et les processus historiques » et « donner aux travailleurs une conscience claire des phénomènes qui les concernent ».
Cette approche documentaire, théorisée dans ses manifestes et mise en pratique dans la série « Kino-Pravda » (1922-1925), reposait sur l’idée que l’objectif de la caméra constituait « une source objective et infaillible de connaissance de la réalité ». Le montage permettait selon lui de réorganiser le réel pour le rendre intelligible, sans recourir aux artifices de la fiction. Il convient toutefois de nuancer. Malgré une ambition de vérité, Kino-Pravda s’inscrivait avant tout dans un projet de propagande soviétique : le montage servait à orienter, voire tordre la réalité au service d’un récit politique. Ainsi, la tension entre posture de révélation et manipulation du réel est-elle un précédent révélateur pour comprendre l’usage conspirationniste des codes documentaires.
Les récits complotistes s’approprient cette posture, également dans cette dimension détournée et pervertie. Ils adoptent la promesse de « révéler la vérité » tout en opérant une sélection orientée et biaisée des fragments d’information. Le narrateur complotiste endosse ainsi le rôle de celui qui « voit ce que les autres ne voient pas », s’arrogeant une position de surplomb cognitif qui légitime son discours. Cette appropriation du « ciné-œil » révélateur constitue un détournement particulièrement efficace des codes de vérité documentaire.
La mutation narrative :
des blockbusters aux séries, vers des récits complotistes ouverts
L’analyse de l’influence des codes cinématographiques sur les récits conspirationnistes doit aujourd’hui être complétée par une observation cruciale : la transformation du paysage narratif contemporain avec l’émergence des séries télévisées comme forme dominante de la fiction populaire. Cette mutation entraîne une évolution significative des théories du complot vers des structures narratives plus ouvertes et complexes.
Le déclin du modèle blockbuster fermé
Le modèle narratif du blockbuster hollywoodien, caractérisé par des récits clos en deux heures avec résolution finale, montre ses limites face à la montée en puissance des séries. Comme l’analysent les recherches sur l’écriture sérielle4, les contraintes temporelles des longs métrages imposent une simplification dramatique qui ne correspond plus aux attentes contemporaines d’un public habitué aux narrations complexes et étendues.
Cette stagnation du format long métrage (hors sagas) s’accompagne d’une standardisation des codes narratifs qui limite leur capacité d’innovation. Les blockbusters récents recyclent massivement les mêmes structures conspirationnistes héritées des années 1990-2000, créant une forme de saturation narrative.
L’avènement des tempos sériels
Les séries télévisées introduisent de nouveaux impératifs narratifs fondamentalement différents du cinéma. Comme le souligne l’analyse des structures sérielles, elles développent un « langage spécifique » articulé autour de plusieurs temporalités :
– L’épisode : unité narrative de 45-60 minutes permettant un développement plus nuancé que les séquences de blockbusters
– L’arc narratif : intrigue qui se déploie sur plusieurs épisodes, créant des révélations graduelles
– La saison : cycle narratif de 8 à 24 épisodes, offrant l’espace pour des conspirations complexes
– La série complète : narration totale sur plusieurs années permettant des développements conspirationnistes sophistiqués
Cette architecture temporelle favorise l’émergence de ce que les spécialistes appellent les « questions majeures » (qui structurent l’ensemble de la série) et les « questions fluides » (qui évoluent au fil des saisons), créant un système narratif ouvert et modulable.
Nouveaux codes conspirationnistes sériels
Les séries à thématique conspirationniste comme X-Files, Lost, The Blacklist, Utopia, ou plus récemment Inside Job, développent des codes narratifs spécifiques qui influencent directement l’évolution des théories du complot contemporaines :
- La révélation progressive : contrairement aux blockbusters qui livrent leur « vérité » dans le climax final, les séries distillent les révélations par fragments, créant une addiction cognitive que l’on retrouve dans les « Qdrops » de QAnon.
- La multiplication des fils narratifs : les séries peuvent développer simultanément plusieurs théories conspirationnistes, créant un « univers complotiste » cohérent que l’on observe dans les mouvements comme QAnon qui agrègent différents complots.
- L’ouverture narrative : contrairement aux films, les séries n’ont pas d’obligation de résolution définitive, permettant des théories du complot qui évoluent et s’adaptent perpétuellement.
Impact sur les théories du complot contemporaines
Cette mutation narrative se reflète directement dans l’évolution des théories conspirationnistes contemporaines. Comme l’observe l’étude sur l’influence des séries sur le complotisme américain5, les récits conspirationnistes adoptent désormais une logique sérielle plutôt que cinématographique :
– Narratives ouvertes : les théories ne cherchent plus une résolution définitive mais maintiennent un suspense permanent
– Révélations échelonnées : les « preuves » sont distillées au fil du temps, créant un engagement sur la durée
– Univers conspirationnistes : développement de cosmogonies complexes interconnectant de multiples théories, à l’image des « univers étendus » des séries
Les recherches académiques confirment que cette logique sérielle « donne du grain à moudre aux conspirationnistes de tous bords » en normalisant l’idée d’une corruption systémique qui ne peut être révélée que progressivement, par fragments, et sans résolution définitive possible.
Cette circulation des codes narratifs conspirationnistes ne se limite pas au cinéma. Les jeux vidéo et la littérature participent également à la constitution de cet arsenal narratif que recyclent les récits complotistes contemporains.
Les jeux vidéo comme laboratoires narratifs
La saga Deus Ex, initiée en 2000 par Warren Spector, constitue un exemple particulièrement pertinent de cette influence. Situé dans un futur dystopique où « tous les complots existent simultanément », le jeu met en scène un monde où les Illuminati, Majestic 12, et autres organisations secrètes orchestrent une pandémie mondiale (la « Gray Death ») pour prendre le contrôle des gouvernements. Comme le note l’analyse de Helen Young et Geoffrey Boucher de l’université Deakin6, ces récits vidéoludiques normalisent les théories conspirationnistes en les présentant comme des données narratives plausibles.
L’influence de Deus Ex sur l’imaginaire conspirationniste s’est révélée particulièrement troublante lors de la pandémie de COVID-19. Le créateur Warren Spector lui-même a déclaré en 2021 qu’il « ne ferait probablement pas Deus Ex aujourd’hui » tant « les théories du complot que nous avions écrites font maintenant partie du monde réel »7. Cette proximité entre fiction vidéoludique et conspirationnisme illustre la porosité croissante entre univers narratifs et discours politiques.
Les mécaniques ludiques de la scénarisation interactive elles-mêmes favorisent l’appropriation conspirationniste : l’exploration d’un monde pour en révéler les secrets cachés, la progression narrative par révélations successives, et la figure du héros dévoilant la vérité contre un système oppressif. Ces structures, communes aux Assassin’s Creed, Metal Gear, ou Dishonored, fonctionnent comme des matrices cognitives que les communautés conspirationnistes réinvestissent.
La littérature comme précurseur
La littérature a historiquement préparé cette circulation des formes narratives. Des romans d’anticipation d’Aldous Huxley et George Orwell aux thrillers contemporains de Dan Brown, en passant par les œuvres cyberpunk de William Gibson, la fiction littéraire a développé un imaginaire des sociétés de contrôle et des complots globaux.
Plus récemment, les recherches académiques ont mis en évidence des liens troublants entre certaines œuvres littéraires et l’émergence de mouvements conspirationnistes. Florian Cramer, professeur à la Willem de Kooning Academy8, a ainsi suggéré des connections entre le mouvement QAnon et le roman Q du Luther Blissett Project paru aux éditions Wu Ming (1999), qui mettait déjà en scène un mystérieux personnage anonyme distillant des révélations cryptiques pour mobiliser les masses.
Cette mécanique héritée d’Eisenstein et Vertov trouve aujourd’hui une amplification décisive dans les codes narratifs des blockbusters contemporains. Les théories de scénarisation hollywoodienne, optimisées pour captiver un public mondial, offrent aux récits complotistes un arsenal narratif d’une redoutable efficacité.
Des films comme Matrix, V pour Vendetta, 300 ou Da Vinci Code ont profondément et visiblement pénétré les réflexes discursifs de la complosphère. Ces œuvres partagent des structures narratives communes : un héros initialement ignorant découvre progressivement une vérité cachée, affronte un système oppressif masqué, et révèle au monde une réalité alternative. Ces schémas, conçus pour provoquer l’adhésion émotionnelle et capter naturellement l’attention, se retrouvent mécaniquement recyclés dans les narrations conspirationnistes.
Matrix, comme l’analysent Damien Leloup et William Audureau9, a popularisé une « métaphore particulièrement adaptée à toutes les thèses affirmant que la réalité est cachée » avec sa pilule rouge révélatrice d’une réalité dissimulée. Cette vision binaire et simplifiée du monde (révélés/endormis, résistants/collaborateurs) s’est progressivement inscrite dans l’imaginaire populaire. V pour Vendetta a banalisé l’image du résistant masqué luttant contre un pouvoir totalitaire secret, tandis que 300 a cristallisé la rhétorique du petit groupe héroïque face à l’envahisseur massif et perfide.
Quant au Da Vinci Code, les recherches académiques, notamment celles d’Anna Newheiser de l’université de Yale10, ont montré comment ce blockbuster a normalisé l’idée de complots séculaires orchestrés par des organisations secrètes. L’étude révèle que 22% des Britanniques avaient lu le roman en 2005, et que 64% des lecteurs croyaient à une part de vérité dans l’idée que Jésus et Marie-Madeleine avaient eu des enfants, contre seulement 30% des non-lecteurs.
Ces films fonctionnent comme des matrices narratives que la complosphère intègre inconsciemment. Les récits conspirationnistes empruntent leur structure dramatique (révélation progressive, retournements, climax émotionnel), leurs personnages-types (le révélateur de vérité, l’ennemi masqué, la masse endormie) et leurs ressorts psychologiques (sentiment d’élection du spectateur « éveillé », satisfaction de la révélation, émotion de la résistance).
Illustration : QAnon, synthèse parfaite des codes narratifs médiatiques
L’analyse du mouvement QAnon permet donc d’illustrer concrètement cette appropriation des codes narratifs cinématographiques et médiatiques par les récits conspirationnistes contemporains. Apparu en 2017 sur le forum 4chan, QAnon constitue un cas d’école de la convergence entre structures narratives héritées de la culture populaire et dynamiques conspirationnistes.
Une architecture narrative héritée du divertissement
Comme l’ont analysé plusieurs chercheurs, QAnon fonctionne selon une logique d’ARG (Alternate Reality Game) héritée des expériences ludiques en ligne des années 2000. Julien Aubert, producteur d’ARG français, souligne que chaque « Qdrop » (message de Q) constitue un défi que la communauté doit résoudre collectivement, créant une dynamique participative addictive où « il n’y a pas de perdant. Tout le monde peut publier sa théorie et la discuter ».
Cette structure reprend les codes eisensteiniens du montage des attractions : chaque révélation cryptique constitue une « attraction » destinée à provoquer une réaction émotionnelle et cognitive. Parallèlement, Q adopte la posture vertovienne du regard révélateur, prétendant détenir un accès privilégié à la vérité cachée grâce à ses « Q clearances » gouvernementales.
L’agrégation des matrices narratives populaires
QAnon fonctionne comme un « trou noir complotiste » qui « avale toutes les autres conspirations », selon l’expression de la journaliste Anna Merlan11. Cette capacité d’agrégation s’explique par sa structure narrative suffisamment souple pour intégrer les schémas des blockbusters contemporains : la lutte manichéenne entre une élite corrompue (les « pédophiles sataniques ») et un héros salvateur (Trump), la révélation progressive d’une vérité cachée, l’annonce d’un dénouement apocalyptique (« The Storm »).
Les recherches de Jean-Baptiste Camps et Florian Cafiero12 ont révélé les mécanismes algorithmiques de cette agrégation, montrant comment les techniques de l’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de décrypter les logiques de construction narrative de ces mouvements.
Une efficacité narrative redoutable
L’analyse de QAnon confirme la triple synthèse théorisée : montage des attractions pour l’impact émotionnel, posture du ciné-œil pour la légitimation, et structures de blockbusters pour l’engagement populaire. Cette convergence explique en partie pourquoi QAnon a pu mobiliser suffisamment d’adhérents pour influencer des élections et culminer dans l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021.
Limites du modèle : la théorie de la Terre plate, un paradigme divergent
Cependant, toutes les théories conspirationnistes ne s’inscrivent pas dans ce schéma narratif hérité des codes cinématographiques. La théorie contemporaine de la Terre plate, malgré sa résurgence notable depuis les années 2000, révèle les limites de notre modèle d’analyse et suggère l’existence de logiques conspirationnistes alternatives.
Une structure narrative minimaliste
Contrairement à QAnon et aux récits analysés précédemment, la théorie de la Terre plate ne présente pas la complexité narrative des blockbusters. Elle ne propose ni héros charismatique, ni intrigue à rebondissements, ni révélations progressives. Son schéma narratif se résume à une opposition binaire simple : la vérité (la Terre est plate) contre le mensonge (la Terre est ronde), sans les sophistications dramaturgiques habituelles.
La « Flat Earth Society », bien que constituée en mouvement organisé depuis 1956, ne développe pas de mythologie élaborée comparable aux univers conspirationnistes contemporains. Comme le notent les travaux de recherche sur ce mouvement13, ses adhérents admettent même explicitement que « le mobile de la Conspiration est inconnu », révélant l’absence d’une trame narrative structurée.
Une logique cognitive différente
Les recherches en sciences cognitives montrent que la théorie de la Terre plate fonctionne selon une logique d’observation empirique détournée plutôt que selon une logique narrative. Ses partisans s’appuient sur des « preuves » sensorielles directes (l’horizon paraît plat, les objets distants ne disparaissent pas par la courbure) et rejettent les abstractions scientifiques et les représentations médiatiques.
Cette approche contraste avec les théories conspirationnistes analysées précédemment, qui intègrent et réorganisent des éléments narratifs issus de la culture populaire. Les « platistes » développent plutôt une critique radicale de toute médiation représentative, rejetant autant les images satellitaires que les films de science-fiction comme autant de falsifications.
Un défi pour notre modèle analytique
L’existence et la persistance de la théorie de la Terre plate révèlent que les mécanismes conspirationnistes ne se réduisent pas à l’appropriation des codes narratifs médiatiques. Cette théorie suggère l’existence d’une autre voie conspirationniste, fondée sur un retour à l’empirisme naïf et le rejet de la complexité narrative. D’autres facteurs, notamment d’ordre religieux, ont également pu influencer la persistance de certaines théories comme celle de la terre plate. Mais leur analyse relève d’un autre champ d’étude, et ne sera pas abordée ici.
Cette divergence invite donc à nuancer notre analyse : si de nombreux récits complotistes contemporains recyclent effectivement les structures narratives de la culture populaire, d’autres conspirationnismes persistent selon des logiques cognitives différentes, moins sophistiquées narrativement mais peut-être plus radicales dans leur rejet des médiations culturelles.
Conclusion
Les récits complotistes contemporains fonctionnent majoritairement comme une synthèse sophistiquée de trois héritages narratifs : le montage des attractions d’Eisenstein pour l’impact émotionnel, le ciné-œil de Vertov pour la légitimation du regard révélateur, et les structures dramatiques des médias populaires (cinéma, littérature, jeux vidéo) pour l’engagement du public. Cette triple filiation leur confère l’apparence d’un dévoilement authentique tout en exploitant les mécanismes les plus efficaces du spectacle et de la culture de masse.
L’analyse de QAnon illustre parfaitement cette logique d’appropriation et de synthèse, révélant comment les codes narratifs médiatiques peuvent être détournés pour créer des mouvements conspirationnistes d’une efficacité redoutable. Cependant, l’existence de théories comme celle de la Terre plate, qui fonctionnent selon des logiques cognitives différentes et plus simples, rappelle que le conspirationnisme contemporain ne se résume pas à cette seule dynamique d’appropriation culturelle.
Cette diversité des mécanismes conspirationnistes invite à développer des approches analytiques nuancées et différenciées. Comprendre ces mécaniques narratives ne relève pas de la simple curiosité théorique : c’est un enjeu démocratique majeur à l’heure où la frontière entre fiction et information devient de plus en plus poreuse, et où les codes de la pop culture s’immiscent dans les discours politiques et sociaux. Seule une conscience aiguë de ces processus narratifs, de leur généalogie cinématographique à leur recyclage conspirationniste, peut nous permettre de maintenir notre capacité de discernement face aux manipulations contemporaines de l’information.
Références bibliographiques :
1 : Aumont, Jacques. Sergueï M. Eisenstein : Le montage d’attractions, conférence, 1979.
2 : Eisenstein, Sergueï M. « Le montage des attractions » (1923), in Œuvres, tome 1, Au-delà des étoiles, Paris, UGE, 1974.
3 : Laboury, William. La Révélation, documentaire parodique, 2016.
4 : Bouchet, Philippe et Cornilliat, Pierre. Écrire une série TV, Presses universitaires François-Rabelais, 2022.
5 : Cozigou, Philippe. « De l’influence des séries télévisées sur les théories du complot aux États-Unis », Open Diplomacy, 2021.
6 : Boucher, Geoff et Young, Helen. « Normalising conspiracy theories : videogames, violence and the far-Right », Disruptr, Deakin University, 2020.
7 : Spector, Warren. Citations in « Deus Ex can’t predict the future », The Michigan Daily, 2024.
8 : Cramer, Florian. « QAnon, une guerre culturelle entre canulars et nouveaux mythes », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 2023.
9 : Leloup, Damien et Audureau, William. « Matrix, 20 ans d’un film culte », Le Monde, mars 2019.
10 : Newheiser, Anna et al. « The functional nature of conspiracy beliefs : Examining the underpinnings of belief in the Da Vinci Code conspiracy », Personality and Individual Differences, vol. 51, 2011.
11 : Merlan, Anna. « QAnon is a Conspiracy Theory Black Hole », Vice, 2020.
12 : Cafiero, Florian et Camps, Jean-Baptiste. « Identification stylistique de l’auteur de QAnon », Le Grand Continent, 2022.
13 : Kalampalikis, Nikos et al. « La théorie de la Terre plate, entre science et complot », Archives ouvertes HAL, 2024.
