L’article précédent montrait que le rire peut servir de vecteur de propagande : il délégitime, crée de la connivence, neutralise la critique. Le terme hahaganda, qui circule depuis quelques années dans la littérature anglophone sur la désinformation, ne désigne ni un phénomène nouveau ni un concept autonome. Il nomme un cas particulier, suffisamment distinct pour mériter examen : l’exploitation stratégique du registre humoristique à des fins d’influence politique.
Ce que l’article précédent a établi
L’article précédent (rire et manipulation) montrait que le rire peut servir de vecteur de propagande : il délégitime, crée de la connivence, neutralise la critique. Le terme hahaganda ne vient pas d’un usage diffus apparu spontanément dans la littérature anglophone. Il a été proposé par la chercheuse lettone Solvita Denisa-Liepniece, dans le cadre d’un rapport collectif publié en 2017 par le Centre d’excellence en communication stratégique de l’OTAN (StratCom Laughs. In Search of an Analytical Framework), avant d’être repris et diffusé plus largement par EUvsDisinfo et d’autres dispositifs de veille consacrés aux stratégies informationnelles pro-Kremlin.
Le mot, formé par contraction de haha et propaganda, ne désigne ni un phénomène entièrement nouveau ni une théorie autonome. Il isole un cas particulier : l’usage stratégique du registre humoristique pour affaiblir la crédibilité d’une cible par la dérision, l’humiliation répétée et la banalisation affective du mépris. C’est en ce sens qu’EUvsDisinfo le reprend ensuite, en le définissant comme une forme de désinformation fondée sur la mise en ridicule d’institutions et de responsables politiques.
Distinguer humour ordinaire, satire et humour instrumentalisé
La confusion est le premier risque de tout travail sur ce sujet. Trois catégories doivent être maintenues distinctes.
L’humour ordinaire n’a pas de visée politique structurée. Il peut être agressif, maladroit ou choquant, mais son ressort principal demeure social, ludique ou interactionnel. L’inclure d’emblée dans une analyse de la propagande serait une erreur de cadrage.
La satire critique relève d’un genre rhétorique ancien et politiquement légitime. Elle vise le pouvoir, les institutions, les contradictions du réel. Elle peut être brutale, injuste ou partiale, mais elle assume son orientation, désigne ses cibles et s’expose à la réfutation. Charlie Hebdo, Le Canard Enchaîné, ou plus largement la caricature politique européenne relèvent de cet espace.
L’humour militant occupe une position intermédiaire qui mérite d’être distinguée. Comme la satire, il assume son orientation et désigne ses cibles sans dissimulation. Mais là où la satire s’adresse potentiellement à tous (y compris à ceux qu’elle vise) l’humour militant s’adresse d’abord aux siens : il soude une communauté, renforce ses réflexes, délégitimise l’adversaire par le mépris autant que par l’argument. Il peut emprunter les mêmes mécaniques que l’humour instrumentalisé : marqueur cognitif, connivence de groupe, protection par l’ambiguïté, sans relever d’une coordination opérationnelle ni d’une intention stratégique dissimulée. Ce n’est pas de la propagande au sens technique ; c’en est parfois le voisin fonctionnel.
L’humour instrumentalisé, celui que hahaganda cherche à désigner, se reconnaît à plusieurs traits combinés : une orientation idéologique relativement stable, une cible récurrente, une circulation organisée ou au moins coordonnée, et surtout l’usage du rire non pour éclairer ou discuter, mais pour installer des effets affectifs durables (mépris, méfiance, réflexe de dérision) sans passer par l’argumentation.
Ces catégories ne sont pas étanches. Le glissement de l’une à l’autre peut être progressif, parfois implicite, parfois partiellement non intentionnel. C’est précisément ce flou qui rend ce registre difficile à saisir et, dans certains cas, stratégiquement rentable.
Pourquoi le numérique l’a rendu stratégiquement exploitable
L’humour politique a toujours existé. Ce qui change avec les environnements informationnels numériques, c’est la combinaison de plusieurs propriétés qui transforment un contenu comique en vecteur d’influence à faible coût.
La brièveté. Un mème, une image légendée, un clip de quelques secondes peut condenser une charge émotionnelle et symbolique qu’un article de fond met beaucoup plus de temps à construire. Le format court favorise une réception rapide, souvent plus intuitive qu’analytique.
La viralité. Les contenus humoristiques se prêtent particulièrement bien au partage, parce qu’ils permettent à la fois d’afficher une posture, de signaler une appartenance et de diffuser un cadrage sans avoir l’air de transmettre un message politique formel. Le partage ne suppose pas une adhésion doctrinale pleine ; il suffit souvent d’un réflexe de connivence.
L’ambiguïté. Le registre comique offre une protection intrinsèque contre la réfutation. La formule « ce n’était qu’une blague » fonctionne comme clause de sortie permanente. Celui qui critique doit d’abord démontrer qu’il ne s’agit pas seulement d’humour, ce qui l’expose aussitôt à être renvoyé au camp des esprits pesants, incapables de second degré. La réfutation devient plus coûteuse socialement que l’attaque initiale.
La remixabilité. Un contenu comique peut être détourné, réapproprié, décliné et disséminé sans que sa source d’origine reste visible. La charge symbolique demeure ; la responsabilité se dilue.
Ces propriétés ne créent pas la hahaganda. Elles lui fournissent en revanche un environnement optimal.
Un terrain plus perméable : hypothèse opératoire et premiers appuis empiriques
Le rôle du public doit être traité avec prudence. Il serait excessif d’affirmer qu’il existerait un bloc homogène de publics dépolitisés consciemment ciblés par des opérations humoristiques. Cette intention de ciblage doit être démontrée au cas par cas.
Il existe cependant un point d’appui empirique solide : des travaux expérimentaux ont montré que les individus les moins intéressés par la politique choisissent plus volontiers des contenus satiriques que des contenus d’information classiques, et que cette exposition peut affecter leur sentiment d’efficacité politique. Cela ne prouve pas qu’ils soient manipulés, ni qu’un mème de dérision produise mécaniquement une conversion idéologique. Cela indique en revanche que le registre humoristique peut atteindre plus facilement des publics qui évitent les formats politiques ordinaires.
À partir de là, on peut formuler une hypothèse opératoire raisonnable. Dans un environnement peu disputé, là où les individus disposent de peu de repères préalables ou n’ont pas de raison de mobiliser une vigilance particulière, un contenu humoristique orienté peut s’installer avec moins de friction qu’un message politique explicite. Son efficacité ne tient pas nécessairement à sa force persuasive immédiate, mais au fait qu’il pénètre là où un discours frontal serait rejeté ou ignoré. La vitalité propre de ces communautés, leur capacité à diffuser et amplifier du contenu sans filtre politique, devient alors une ressource structurelle, indépendamment de tout ciblage délibéré.
Cette hypothèse doit rester limitée. Elle ne vaut ni pour tous les publics, ni pour tous les contenus, ni pour tous les contextes. Elle décrit une possibilité structurelle, non une loi générale.
Ce que cette mécanique produit
La hahaganda fonctionne rarement par adhésion doctrinale directe. Elle ne convertit pas d’un coup ; elle imprègne. Ses effets peuvent être décrits à trois niveaux.
Le précédent narratif. Une exposition répétée à un cadrage comique prépare un terrain d’interprétation. Lorsqu’un contenu ultérieur plus explicite ou plus offensif reprend la même cible ou le même registre, il trouve un public déjà familiarisé avec ce cadrage. Le travail n’est pas de convaincre une première fois, mais de rendre une lecture immédiatement reconnaissable. C’est une logique d’amorçage (priming), bien documentée en psychologie cognitive.
Le marqueur cognitif. Lorsqu’un acteur, une institution ou une position est traité de manière récurrente sur le mode du ridicule, cette étiquette tend à se réactiver à chaque réexposition. L’effet est modeste à court terme, mais cumulatif : le contenu nouveau arrive déjà lesté d’un halo de dérision, indépendamment de son propre mérite argumentatif.
La connivence latente. Le partage d’un contenu comique établit un lien social avant d’établir une conviction. On rit ensemble avant d’adhérer ensemble. Cette connivence n’est pas encore une doctrine ; elle constitue une disposition favorable à la réception de messages ultérieurs issus du même espace symbolique. Elle est réactivable sans effort supplémentaire de persuasion.
Ces effets ne sont ni linéaires ni garantis. La littérature sur l’humour politique est robuste sur les effets de court terme (attention, mémorisation, activation émotionnelle) mais beaucoup plus prudente sur les effets durables et cumulatifs. C’est une limite réelle, qu’il faut garder visible.
L’exemple des opérations d’influence pro-Kremlin
Le cas des écosystèmes pro-Kremlin reste, à ce stade, l’exemple le plus souvent documenté de ce type de mécanique. Des travaux de veille et d’analyse (EU DisinfoLab, EU East StratCom Task Force, DFRLab notamment) ont relevé l’usage récurrent de mèmes, clips satiriques, montages humiliants ou compilations de gaffes visant des cibles relativement stables : dirigeants ukrainiens, responsables européens, institutions occidentales. Pris isolément, chacun de ces contenus peut sembler mineur. Pris ensemble, ils dessinent un régime de dérision cohérent.
Ainsi, la réduction récurrente de Volodymyr Zelensky à ses numéros de comédien, jusqu’au recyclage obsessionnel d’un sketch où il mime jouer du piano avec son sexe, illustre ce travail d’étiquetage dérisoire. Le contenu n’argumente pas ; il fixe une étiquette. Et cette étiquette, une fois installée, précède chaque prise de parole du président ukrainien dans les espaces où elle a circulé.
L’effet recherché n’est pas seulement de faire rire. Il est de délégitimer avant discussion, d’abaisser symboliquement la cible, puis de normaliser un réflexe de mépris. Une figure rendue risible perd une partie de son autorité symbolique avant même que ses arguments soient examinés. Le rire ne remplace pas le message ; il en prépare la réception.
Il faut ici éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à voir de la hahaganda partout, comme si tout contenu humoristique à orientation pro-russe relevait d’une opération coordonnée. La seconde serait de minimiser l’accumulation documentée de ces formats, leur régularité thématique et leur amplification récurrente par des réseaux identifiés. La distinction ne peut être tranchée qu’à partir de critères empiriques : cohérence des cibles, récurrence temporelle, structure de diffusion, insertion dans un écosystème narratif plus large.
Conclusion
Le terme hahaganda n’ajoute pas un phénomène entièrement nouveau à l’étude de la propagande. Il nomme une configuration particulière d’une mécanique plus ancienne, en attirant l’attention sur une dimension souvent sous-estimée : la capacité du rire à préparer un terrain cognitif et affectif chez des publics qui ne se perçoivent pas eux-mêmes comme destinataires d’un message politique.
Ce travail de préparation (cadrage préalable, étiquetage dérisoire, connivence diffuse) ne relève pas de la persuasion classique. Il agit sur les conditions futures de réception. C’est ce qui fait sa valeur stratégique. La question n’est donc pas de savoir si ce n’est qu’une blague. Elle est de savoir ce que cette blague rend plus facile ensuite.
