Le conspirationnisme comme stabilisateur

Deuxième épisode d’une série en quatre parties sur le système DCP : désinformation, conspirationnisme, propagande.

À qui profite le crime ?

Cinq mots. Une question qui semble aller de soi, presque une évidence de bon sens. Elle convoque l’image de l’enquêteur méthodique, celui qui ne se laisse pas distraire par les apparences et remonte aux causes réelles. Elle paraît légitime. Elle l’est, d’ailleurs, dans certains contextes. Et c’est précisément ce qui en fait un instrument si efficace.

Car à qui profite le crime ? n’est pas une question neutre. C’est une structure. Elle contient, condensés en cinq mots, quatre présupposés qui s’enchaînent sans jamais être rendus explicites, et c’est dans cet enchaînement silencieux que réside l’essentiel du mécanisme conspirationniste.

Le premier présupposé : l’événement ne peut pas être contingent. Il ne peut pas être simplement fortuit, émergent, mal coordonné, ou exploité après coup par des acteurs opportunistes. Il doit déjà relever d’un ordre orienté. Poser la question à qui profite le crime ? avant même d’avoir établi ce qu’il s’est passé, c’est déjà supposer que rien n’y est accidentel ; lui attribuer une intentionnalité avant toute vérification.

Le deuxième présupposé découle du premier : si l’événement est orienté, c’est qu’il y a une volonté derrière lui. La causalité est spontanément reconduite vers un auteur. On ne demande plus seulement ce qui a produit l’événement, mais qui l’a voulu. Le passage de la causalité à l’intentionnalité s’effectue sans que personne ait décidé de le franchir.

Le troisième transforme la volonté en bénéfice : cette volonté implique un bénéficiaire. Le profit devient principe d’intelligibilité. Celui qui tire avantage de l’événement tend à être reconstruit comme celui qui l’a voulu, voire provoqué. Bénéficier n’est pas causer, mais dans la logique du soupçon, cette distinction s’efface. Un acteur peut tirer avantage d’une crise sans l’avoir produite : l’abolition de cette frontière entre bénéficiaire, instigateur et exploitant opportuniste est au cœur de la puissance de persuasion du raisonnement conspirationniste.

Le quatrième présupposé referme le système : la dissimulation confirme la culpabilité. Si l’acte n’est pas revendiqué, c’est qu’il est supposé inavouable. Le secret n’est pas un trait secondaire, il est structurel. L’absence de preuve devient un indice supplémentaire de la dissimulation. Et toute tentative de réponse, quelle qu’en soit la source, peut être absorbée comme confirmation supplémentaire du complot.

Ce schème (criminalisation préalable de l’événement, imputation intentionnelle, finalisation par le profit, confirmation par le secret) constitue ce que Gérald Bronner nomme la grammaire du soupçon. Il ne s’agit pas ici d’en proposer une reformulation, mais d’en décomposer la séquence pour rendre visible le point précis où le raisonnement bascule : non pas à la fin, mais dès la première question posée.

Des biais ordinaires poussés au-delà de leur seuil

Ce qui rend cette grammaire si difficile à désamorcer, c’est qu’elle ne repose pas sur des défaillances pathologiques du jugement. Elle mobilise des propriétés ordinaires de la cognition humaine, des raccourcis que le cerveau utilise normalement avec profit, et que le conspirationnisme prolonge au-delà de leur seuil de validité.

Le premier est le biais d’intentionnalité : face à un événement, le cerveau tend spontanément à le reconstruire comme l’effet d’une volonté. Ce biais a une valeur adaptative réelle : dans un environnement social, identifier les intentions des autres est une compétence de survie. Mais appliqué à des événements complexes, systémiques, ou largement contingents, il conduit à postuler un auteur là où il n’y a que des dynamiques sans pilote identifiable.

Le second est le biais de proportionnalité : des événements importants appellent des causes à leur mesure. Un attentat, une pandémie, un krach financier : leur ampleur semble incompatible avec des causes banales, accidentelles, ou le résultat d’une série de défaillances mal coordonnées. La disproportion apparente entre l’effet et la cause ordinaire crée un appel cognitif vers une explication à la hauteur des conséquences. Ces deux biais, décrits par Rob Brotherton dans ses travaux sur la psychologie des croyances conspirationnistes[1], ne sont pas des anomalies. Ce sont des tendances normales du traitement cognitif humain. Le conspirationnisme ne les fabrique pas. Il les prolonge, les oriente, et leur fournit un cadre dans lequel ils produisent des effets qui résistent à la correction.

La propriété self-sealing

Ce cadre possède une propriété que les autres formes de croyances erronées ne partagent pas : il est structurellement imperméable à la réfutation.

Dans une controverse ordinaire, deux énoncés entrent en concurrence et un arbitre (la preuve, l’expertise, le consensus) peut trancher. Dans la structure conspirationniste, cet arbitrage est impossible : toute tentative de réponse peut être réabsorbée comme confirmation supplémentaire de la dissimulation. Le démenti officiel ? Preuve que les autorités cherchent à étouffer l’affaire. L’expertise indépendante ? Les experts sont achetés. L’absence de preuve ? La preuve a été occultée.

Michael Barkun nomme cette propriété self-sealing[2] : le système se referme sur lui-même à chaque tentative d’ouverture. Cass Sunstein et Adrian Vermeule l’ont décrite comme une imperméabilisation structurelle : non comme le produit d’une mauvaise foi individuelle, mais comme une propriété logique du système. Ce n’est pas que les adhérents ne veuillent pas être convaincus. C’est que la structure dans laquelle ils raisonnent a rendu la réfutation structurellement inopérante avant même qu’elle ne soit formulée.

Cette imperméabilité à la réfutation n’est pas un accident de structure. Elle est rendue nécessaire par la nature même de l’ennemi postulé. Le conspirationnisme n’attribue pas le crime à un acteur ordinaire, faillible, localisable. Il le confie à une entité d’une puissance quasi surnaturelle : communauté internationale, État profond, industrie pharmaceutique mondiale, société secrète pluricentenaire. Hofstadter, dès 1964[3], notait que l’image centrale du style paranoïaque est celle d’une machinerie gigantesque et pourtant subtile, dotée d’une efficacité preternaturally effective (surnaturellement efficace). Cette toute-puissance n’est pas un excès rhétorique : elle est structurellement nécessaire. Seul un ennemi omnipotent peut maintenir un secret d’une telle ampleur, coordonner des acteurs aussi disparates, et anticiper toutes les tentatives de dévoilement. L’omnipotence de l’ennemi valide rétrospectivement chaque absence de preuve. Mais elle produit aussi une conséquence décisive sur le plan de l’engagement : si l’ennemi est si puissant, toute action ordinaire est par définition vaine. Les institutions sont corrompues, les élections manipulées, les contre-pouvoirs neutralisés. Il ne reste que l’alerte : dénoncer, partager, savoir. Douglas, Sutton et Cichocka (2017) documentent précisément cet effet : l’exposition aux théories conspirationnistes réduit l’intention de voter et de participer aux processus politiques ordinaires. La posture qui en résulte n’est pas l’apathie ; c’est l’indignation sans action. Le conspirationnisme produit des spectateurs indignés, pas des acteurs. Mais Reichstadt, dans ses travaux sur la psychologie du conspirationniste, pointe un paradoxe que cette posture dissimule : la rébellion n’est pas contre toute autorité. Elle est contre les institutions au profit d’une autorité de substitution. Plus on adhère aux théories du complot, observe-t-il, moins le fait de vivre en démocratie semble important, et les complotistes recomposent des figures d’autorité, s’attachant à un leader providentiel en rejetant tout le reste de la classe politique. La posture rebelle ne produit pas d’émancipation. Elle déplace la dépendance. Et cette posture offre un confort réel : celui de détenir un savoir rare, inaccessible au commun, que Lantian et al. (2017) ont documenté sous le nom de need for uniqueness : le besoin de se sentir différent, mieux informé, du bon côté de la vérité cachée. Être rebelle, lanceur d’alerte, dissident à peu de frais.

La délégitimation anticipatoire

C’est ici que réside l’apport analytique le plus décisif, et qu’il convient de le distinguer précisément des concepts voisins pour en mesurer la portée.

La réactance psychologique, décrite par Jack Brehm, désigne la résistance qu’un individu oppose à un message lorsqu’il perçoit une atteinte à sa liberté de jugement. Le message est reçu, évalué, puis rejeté parce qu’il est ressenti comme une contrainte. La structure suppose un traitement séquentiel : réception, évaluation, rejet. Le message entre dans le champ cognitif du récepteur avant d’en être expulsé.

La self-sealing de Barkun et le raisonnement auto-validant de Sunstein et Vermeule vont plus loin : ils décrivent un système dans lequel la réfutation, une fois produite, est retournée comme preuve supplémentaire du complot. Là encore, le message est reçu ; mais au lieu d’être évalué sur ses mérites, il est réinterprété à l’intérieur du cadre conspirationniste préexistant.

La délégitimation anticipatoire est d’un ordre différent. Elle n’opère pas après la réception du message, ni même pendant. Elle opère avant. En attribuant la responsabilité d’un problème à l’autorité chargée de le résoudre, et en la décrivant comme dissimulant la vérité qu’elle prétend défendre, le conspirationnisme reclasse la source avant même que son énoncé n’atteigne le seuil de l’évaluation. Il n’y a plus rien à trancher, parce qu’il n’y a plus rien à évaluer. Le message n’entre pas dans le champ cognitif : il est intercepté en amont, requalifié comme production intéressée, et neutralisé sans avoir été traité.

L’épistémologie sociale distingue précisément ces deux opérations : évaluation du contenu et évaluation de la source, comme relevant de processus cognitifs distincts[4]. La délégitimation anticipatoire court-circuite la première en substituant la seconde : si l’institution est corrompue par nature, son énoncé cesse d’exister comme information valide.

La différence avec la réactance et avec la self-sealing n’est pas de degré. Elle est de structure : là où les deux premiers mécanismes supposent que le message ait été reçu, fût-ce pour être rejeté ou retourné, la délégitimation anticipatoire l’intercepte avant. C’est ce qui en fait le mécanisme le plus difficile à contourner par les réponses ordinaires : on ne peut pas convaincre quelqu’un qui n’a structurellement pas accès à ce qu’on lui dit.

Ce mécanisme n’est ni pathologique ni intentionnel à l’échelle du système. Il est une propriété émergente du milieu, et non le produit d’un acteur identifiable. Ce qui n’exclut pas qu’il puisse être reconnu, exploité et orienté par des acteurs qui en perçoivent la puissance. C’est précisément la fonction que la propagande remplit dans le triptyque DCP. En pratique, le message n’a même pas sa chance.

Le conspirationnisme dans le flux

Rudy Reichstadt, dans L’Opium des imbéciles[5], formule une intuition qui mérite d’être prise au sérieux : l’expansion du conspirationnisme n’est pas seulement le symptôme d’une crise de la démocratie libérale ; elle en est aussi un facteur d’aggravation à part entière. Cette double nature, à la fois conséquence et cause, est précisément ce que la position du conspirationnisme dans le flux DCP permet d’expliquer mécaniquement. Le conspirationnisme n’est pas une pathologie sociale localisée. C’est une fonction dans un système.

La désinformation fournit des fragments : anomalies, pseudo-preuves, faits vrais sortis de leur contexte, ambiguïtés non résolues. Le conspirationnisme relie ces éléments en une totalité intentionnelle. Il transforme des indices disparates en récit cohérent, doté d’un auteur, d’un motif, d’une logique interne, et imperméable à la correction. Un fait devient indice, l’indice devient soupçon, le soupçon devient récit. La propagande, dans un troisième temps, oriente ce récit vers des effets politiques, affectifs ou comportementaux identifiables, et lui donne une cible.

Ce qui rend le conspirationnisme si difficile à atteindre par les réponses ordinaires, c’est précisément sa position dans ce flux : il n’est pas à l’entrée, là où les faits pourraient être corrigés. Il est au milieu, là où ils ont déjà été transformés en système. Et ce système, une fois posé, n’a plus besoin d’être alimenté en faux : il peut fonctionner avec du vrai.

Ce n’est pas la dernière fois que nous rencontrerons cette propriété. C’est la propagande, dans le troisième épisode, qui montrera comment elle est reconnue, exploitée, et orientée.


[1] Brotherton, R. (2015). Suspicious Minds: Why We Believe Conspiracy Theories. Bloomsbury Sigma.

[2] Barkun, M. (2003). A Culture of Conspiracy: Apocalyptic Visions in Contemporary America. University of California Press. — Sunstein, C. R. et Vermeule, A. (2009). Conspiracy Theories. Journal of Political Philosophy, vol. 17, n°2, pp. 202–227.

[3] Hofstadter, R. (1964). The Paranoid Style in American Politics. Harper’s Magazine, novembre 1964. Republié in The Paranoid Style in American Politics and Other Essays. Alfred A. Knopf, 1965.

[4] Goldman, A. I. (1999). Knowledge in a Social World. Oxford University Press.

[5] Reichstadt, R. (2019). L’Opium des imbéciles. Essai sur la question complotiste. Grasset.

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