Le solvant épistémique

Sur CentaureM, plusieurs objets ont été traités séparément : narratifs hostiles, simulacres informationnels, alertes toxiques, dispositifs de légitimation. Tous décrivent des formes ou des vecteurs. Aucun ne désignait jusqu’ici le milieu dans lequel ces formes deviennent acceptables. Le solvant épistémique propose un cadre de lecture commun à ces notions, sans les redéfinir.

Le solvant épistémique désigne ce milieu.

Définition opératoire

Le solvant épistémique est un processus de dégradation des seuils cognitifs collectifs par lequel des énoncés de plus en plus pauvres en preuves, en cohérence ou en réfutabilité deviennent recevables, puis banals, indépendamment de leur véracité.

Il ne produit pas un récit. Il affaiblit les conditions qui permettent de rejeter un mauvais récit.

Le concept décrit un état du milieu cognitif, une condition de réception. Pas un acteur, pas une stratégie, pas un narratif particulier. Il peut émerger sans action hostile, par des dynamiques strictement internes : écosystèmes médiatiques saturés, économie de l’attention, multiplication des flux informationnels. L’origine importe moins que l’état.

Mécanisme

Le solvant opère en trois temps, souvent simultanés.

D’abord, une érosion des seuils. Les exigences de preuve, de cohérence interne et de proportionnalité argumentative s’affaissent progressivement. Le faux n’a plus besoin d’être solide ; il suffit qu’il soit plausible à bas coût.

Ensuite, une tolérance à l’approximation. Les contradictions, les raccourcis, les amalgames cessent d’être disqualifiants. L’énoncé faible n’est plus perçu comme faible. Il devient simplement « discutable ».

Enfin, une normalisation par saturation. La répétition d’énoncés médiocres crée un environnement où la réfutation coûte plus cher que l’acceptation. Le débat se déplace alors du vrai et du faux vers le ressenti, l’intention supposée, l’alignement identitaire.

Reconnaissance empirique

Un milieu dissous se reconnaît. Des indices discursifs récurrents le signalent : généralisation du « on ne peut plus rien dire », recours systématique au « il y a du vrai des deux côtés », invocation de l’intention supposée comme substitut à l’examen des faits.

Sur le plan argumentatif, le glissement est net. La charge de la preuve passe à celui qui réfute. La conviction devient équivalente à la démonstration. L’expertise se trouve disqualifiée par la simple invocation du doute.

L’indice le plus stable reste l’asymétrie des coûts. Affirmer sans preuve demande quelques secondes. Réfuter mobilise des ressources disproportionnées. Cette asymétrie a été formulée par Alberto Brandolini sous le nom de bullshit asymmetry principle (loi de Brandolini). Le solvant épistémique ne reformule pas cette loi. Il décrit le moment où elle cesse d’être un accident pour devenir une propriété structurelle du milieu, intégrée et durable.

Quand l’asymétrie devient le régime normal, le solvant est à l’œuvre.

Temporalité

Le solvant agit par accumulation, non par événement. C’est ce qui le distingue de la désinformation ponctuelle. Ses effets persistent après la disparition des narratifs initiaux. Les seuils abaissés ne remontent pas spontanément. L’inertie cognitive maintient un état de vulnérabilité même en l’absence de nouvelles offensives informationnelles.

Cette persistance fait l’utilité du concept. Il décrit une condition durable, pas une crise passagère.

Différenciation conceptuelle

Le solvant n’est pas la désinformation : celle-ci produit et diffuse des énoncés faux, lui modifie les conditions de réception. Il n’est pas la propagande : celle-ci oriente vers une fin politique identifiable, lui ne suppose aucune intention ni message unifié. Il n’est pas la post-vérité : celle-ci désigne un régime où l’émotion prime sur le fait, lui décrit le processus d’abaissement des seuils qui y conduit. Il n’est pas le complotisme : celui-ci adhère à des récits explicatifs totalisants, lui ne génère aucun récit mais rend le récit faible recevable.

Le solvant ne porte pas sur le contenu. Il porte sur les conditions de recevabilité du contenu.

Effets systémiques

Le solvant n’agit pas seulement sur les individus. Il affecte les conditions de fonctionnement des systèmes eux-mêmes.

Les médias, soumis à l’exigence de neutralité par symétrie, accordent un temps de parole équivalent à des positions de valeur épistémique inégale. Les institutions, confrontées à la contestation permanente de leur légitimité, adoptent des postures défensives qui réduisent leur capacité d’arbitrage. L’expertise, sommée de se justifier face à l’opinion, perd sa fonction de clôture des controverses. La décision publique, privée de socle factuel stabilisé, devient otage de la polarisation.

L’acédie informationnelle (fatigue, retrait, indifférence croissante à la distinction vrai/faux) constitue un effet cognitif de cet état, non son mécanisme. Elle en manifeste les conséquences sur les individus exposés.

Contre-effets des réponses

Certaines stratégies de réponse peuvent amplifier le phénomène qu’elles visent à contenir. Le fait n’est pas paradoxal ; il est mécanique.

Le fact-checking intensif, lorsqu’il exige une mobilisation disproportionnée pour des gains marginaux, contribue à l’épuisement cognitif des publics exposés. Ce mécanisme a été analysé plus en détail dans le cadre du concept d’« alerte toxique », qui décrit comment certaines réponses informationnelles peuvent, par leurs effets systémiques, amplifier l’épuisement cognitif qu’elles cherchent à prévenir. La multiplication des alertes, en saturant l’attention disponible, produit une fatigue informationnelle qui abaisse à son tour les seuils de vigilance. Dans un milieu déjà dissous, la réfutation coûte plus qu’elle ne rapporte. L’effort défensif peut alors devenir facteur aggravant.

Ce constat ne constitue pas un jugement sur les acteurs concernés. Il décrit une propriété structurelle.

Articulations

Le solvant épistémique constitue la condition centrale de l’efficacité du sharp power : il abaisse les seuils de vulnérabilité cognitive sans présupposer d’intention stratégique globale.

Il augmente également la pénétrabilité de tout soft power, y compris non hostile. Il ne s’agit pas d’une opposition normative entre influence dure et douce, mais d’une modification des conditions de réception de toute influence.

Réfutabilité

Le concept est invalidé si l’on observe, de manière durable et mesurable : une remontée des exigences de preuve dans l’espace public, une baisse de la viralité des récits faibles malgré la polarisation, une capacité collective à rejeter rapidement des énoncés infondés sans sur-mobilisation émotionnelle.

Le critère discriminant est la remontée durable des seuils épistémiques collectifs. Sans cette condition, le solvant demeure opérant.

Le solvant épistémique désigne un processus d’érosion des seuils cognitifs collectifs. Il agit par accumulation dans le temps long, persiste après la disparition des narratifs initiaux, affecte aussi bien les individus que les systèmes institutionnels. Il ne produit aucun récit, n’implique aucune intention, et se distingue des notions adjacentes par son objet : non le contenu, mais les conditions de recevabilité du contenu.

Le concept est falsifiable par l’observation d’une remontée durable des exigences de preuve. Il constitue un outil de diagnostic et d’alerte, non une solution. Il ne prétend pas expliquer l’origine des phénomènes qu’il décrit, seulement identifier l’état qui les rend possibles.

Le solvant épistémique n’est pas une thèse à défendre, mais une condition à identifier — activable partiellement, testable par segments, exposée volontairement à la contradiction empirique.

Repères

  • Travaux sur le sharp power (National Endowment for Democracy, 2017)
  • Cadres institutionnels sur la désinformation et l’information disorder (Council of Europe, UNESCO)
  • Recherches sur la fatigue informationnelle et la surcharge cognitive

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