Une séquence qui résume l’angle mort français
Le 23 Novembre 2025, France Culture diffuse un entretien avec Alexandre Douguine. Pas un débat. Pas une confrontation. Un entretien. Cent minutes de parole non contradictoire offerte au principal théoricien du néo-eurasisme, référence intellectuelle du Kremlin, penseur de l’agression contre l’Ukraine et architecte du narratif de confrontation totale avec l’Occident.
Ce choix éditorial ne survient pas dans un vide stratégique. Il s’inscrit dans une séquence de tension maximale. Quelques jours plus tard, le SVR accusera publiquement la France d’envoyer des mercenaires en Ukraine. Un responsable russe déclarera que Moscou est « en guerre contre l’Europe ». Le narratif d’escalade, voulu et orchestré par le Kremlin, se déploie en France au moment précis où l’instabilité politique interne fragilise la résilience nationale.
Dans ce contexte, France Culture fait entrer Douguine dans l’espace symbolique français. Sans distance critique. Sans mise en perspective. Sous couvert de « pluralisme des idées ».
Le pluralisme n’est pas une reddition cognitive
Informer n’est pas diffuser. Éclairer n’est pas normaliser. Le pluralisme médiatique repose sur l’idée que la confrontation des points de vue produit de l’intelligence collective. Mais cette logique suppose une symétrie : des acteurs de bonne foi, opérant dans un cadre démocratique partagé, acceptant le principe du débat contradictoire.
Alexandre Douguine ne relève pas de ce cadre. Il n’est pas un intellectuel dissident porteur d’une vision alternative. Il est un opérateur idéologique au service d’un régime autoritaire engagé dans une guerre d’agression et une campagne d’influence dirigée contre l’Europe. Ses interventions ne sont pas des contributions au débat public : ce sont des actes de guerre cognitive.
Lui offrir une tribune brute, sans contradiction, sans contextualisation robuste, sans mise en évidence de ses liens avec l’appareil de pouvoir russe, ce n’est pas informer. C’est amplifier. C’est inscrire un discours hostile dans un canal légitime. C’est transformer un média public en infrastructure de pénétration pour un narratif étranger.
Et c’est exactement ce que Moscou cherche à obtenir.
Ce qu’Edward Lucas avait prévu
Dans How Autocrats Undermine Media Freedom (2023), Edward Lucas, spécialiste britannique des opérations d’influence russes, identifie un mécanisme central : les régimes autoritaires n’ont plus besoin de censurer les médias occidentaux. Ils les exploitent.
Ils investissent les failles du libéralisme médiatique : le fétichisme de la neutralité, l’obsession de « donner la parole à tous », l’illusion qu’exposer un discours équivaut à le désamorcer. Ils utilisent ces ouvertures pour introduire leurs récits dans l’espace informationnel démocratique, sans réciprocité, sans transparence, sans contrepartie.
Lucas décrit exactement ce qui s’est produit sur France Culture : un média confortable, persuadé d’opérer en surplomb intellectuel, devient le vecteur d’un discours qu’il croit observer alors qu’il le diffuse. L’illusion de neutralité devient un point d’entrée. L’absence de contrepoids ouvre la voie à un récit conçu pour déstabiliser, brouiller, fracturer.
Douguine ne vient pas échanger. Il vient poser un marqueur. Il vient démontrer qu’il peut pénétrer l’espace médiatique français au moment même où Moscou intensifie sa pression. Il vient valider, auprès de son propre public, que la France est perméable, confuse, incapable de tracer une ligne claire entre information et infiltration.
Le coût cognitif d’une complaisance involontaire
France Culture n’a probablement pas voulu servir les intérêts russes. Mais c’est précisément le problème. L’aveuglement repose sur une croyance : celle qu’un média intelligent, cultivé, de bonne foi, ne peut pas être instrumentalisé. Que la simple exposition d’un discours hostile suffit à le neutraliser par la raison critique de l’auditeur.
Cette croyance est fausse. Elle sous-estime la sophistication des opérations d’influence contemporaines. Elle ignore que la guerre informationnelle ne repose pas sur la conviction directe, mais sur l’accumulation de signaux de légitimité, sur la banalisation progressive de narratifs autrefois marginaux, sur la création d’une confusion durable entre ce qui relève de l’analyse et ce qui relève de la propagande.
Chaque apparition de Douguine dans un média occidental respectable produit un effet de validation. Cet effet n’est pas mesuré en conversion immédiate d’audience. Il est mesuré en capital symbolique réutilisable. Les réseaux pro-Kremlin peuvent désormais affirmer : « Même France Culture reconnaît la pertinence de sa pensée. » Les récits de relativisme moral (« l’Occident aussi a ses idéologues, regardez, ils lui donnent la parole ») trouvent un point d’appui factuel.
Dans une phase de guerre informationnelle active, la France offre ainsi un canal national de diffusion à celui qui théorise son affaiblissement. Volontairement ou non, le résultat est identique : le média public devient une infrastructure d’amplification pour un récit hostile.
Pourquoi c’est structurellement grave
Ce qui se joue dépasse le cas Douguine. L’épisode révèle une faille systémique dans la manière dont les démocraties occidentales comprennent (ou ne comprennent pas) la guerre informationnelle contemporaine.
Premièrement, cela crée un précédent. Si Douguine peut accéder sans obstacle à France Culture, pourquoi pas d’autres idéologues ouvertement hostiles ? Où trace-t-on la ligne ? Qui décide ? Sur quelle base doctrinale ? L’absence de réponse claire ouvre la voie à une normalisation progressive de discours autrefois considérés comme inacceptables dans l’espace public.
Deuxièmement, cela affaiblit la capacité collective à distinguer analyse, exposition, complaisance et capture. Quand un média public traite un idéologue hostile comme un « penseur controversé », il brouille les catégories cognitives nécessaires à la résilience informationnelle. Il rend plus difficile, pour le public, de comprendre qu’un acteur peut être simultanément intelligent, cultivé, et dangereux. Que la sophistication intellectuelle n’est pas un gage de bonne foi. Que certains discours ne méritent pas d’être « mis en débat », mais documentés, analysés, déconstruits depuis l’extérieur, pas depuis l’intérieur de leur propre logique.
Troisièmement, cela révèle l’asymétrie fondamentale entre démocraties ouvertes et régimes autoritaires dans la guerre informationnelle. Moscou n’offrira jamais de tribune équivalente à un analyste français critique du régime de Poutine. Il n’y a pas de réciprocité. L’ouverture est à sens unique. Elle repose sur l’exploitation méthodique des valeurs démocratiques : pluralisme, liberté d’expression, débat ouvert, retournées contre elles-mêmes.
Ce que cela dit de notre état de préparation
L’affaire Douguine-France Culture n’est pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans une série de cas similaires qui, pris ensemble, dessinent un tableau inquiétant : la France ne dispose pas d’une doctrine claire de résilience informationnelle. Elle oscille entre excès de prudence (autocensure préventive par peur d’accusations de « russophobie ») et excès de naïveté (ouverture béante à des acteurs hostiles sous couvert de « dialogue »).
Cette absence de doctrine se traduit par une incapacité à traiter les opérations d’influence autrement que par des réponses morales (« c’est scandaleux ») ou juridiques (« est-ce légal ? »). Elle ignore la dimension stratégique : un média public n’est pas seulement une entreprise éditoriale, c’est aussi une infrastructure cognitive nationale. Dans un contexte de guerre informationnelle, chaque choix éditorial a des conséquences qui dépassent largement le cadre de l’émission elle-même.
Moscou l’a compris depuis longtemps. Le Kremlin ne cherche pas à convaincre massivement. Il cherche à créer de la confusion, à fracturer les consensus, à épuiser la capacité de discernement. Chaque apparition de Douguine dans un média occidental respectable contribue à cet objectif. Pas parce qu’elle convainc directement, mais parce qu’elle installe un doute : « Peut-être que tout se vaut. Peut-être qu’il n’y a pas de vérité, seulement des points de vue. Peut-être que résister à Moscou n’est qu’un parti pris occidental. »
Traiter la faille, pas seulement le symptôme
La question n’est pas de censurer Douguine. Elle n’est pas non plus de l’ignorer. Elle est de développer une compétence collective : celle de documenter, analyser, contextualiser les discours hostiles sans leur offrir de canal d’amplification brut.
Cela suppose plusieurs choses :
Une formation des journalistes aux mécanismes de guerre informationnelle. Comprendre qu’un entretien avec un idéologue hostile n’est jamais seulement un acte journalistique, mais aussi un acte stratégique avec des conséquences mesurables.
Une doctrine éditoriale explicite sur ce qui relève de l’information (documenter un phénomène), de l’analyse (déconstruire un discours), et de la complaisance (offrir une tribune sans distance critique). Cette distinction n’est pas une censure : c’est une exigence de lucidité.
Une coordination interinstitutionnelle entre médias publics, institutions de défense, et chercheurs spécialisés. La guerre informationnelle ne peut pas être traitée uniquement par des rédactions isolées opérant selon des critères éditoriaux classiques. Elle nécessite une compréhension stratégique partagée.
Une transparence accrue sur les choix éditoriaux sensibles. Quand France Culture décide d’inviter Douguine, cette décision devrait être accompagnée d’une justification publique, d’une mise en contexte robuste, d’un dispositif contradictoire construit. L’absence de ces garde-fous transforme l’ouverture en vulnérabilité.
Conclusion : documenter pour agir
L’épisode Douguine-France Culture n’est pas une erreur isolée. C’est un cas d’école. Il illustre, en temps réel, la manière dont une démocratie peut faciliter elle-même l’opération d’influence qu’elle prétend surveiller.
Ce constat n’est pas une condamnation morale. C’est une observation stratégique. La France traverse une phase de vulnérabilité politique interne au moment précis où une puissance hostile intensifie ses opérations informationnelles. Dans ce contexte, chaque faille compte. Chaque canal d’amplification offert à l’adversaire renforce sa capacité de pénétration.
Le cas Douguine doit être documenté, analysé, compris comme symptôme d’une fragilité structurelle. Il doit servir de base à une réflexion collective sur la résilience informationnelle française. Pas pour fermer le débat. Pas pour censurer. Mais pour tracer des lignes claires entre ce qui relève de l’information, de l’analyse, et de la complaisance.
Parce que dans une guerre informationnelle, la naïveté n’est pas une vertu. C’est une vulnérabilité exploitable.
Et Moscou sait parfaitement l’exploiter.
