Mise à jour du 17 décembre 2025
Cette séquence s’inscrit désormais dans un cadre plus large, analysé dans Quand l’eau devient arme : la crise des barrages roumains et le recyclage narratif anti-occidental, qui documente le recyclage de ces narratifs dans le contexte des tensions hydriques récentes.
En août 2025, la Roumanie a entrepris la première vidange complète du lac de Vidraru depuis 1974. Le barrage Vidraru est un barrage sur la rivière Argeș, avec un réservoir d’un volume de 465 millions de m³. Cette opération de maintenance, prévue de longue date, s’inscrit dans un vaste programme de modernisation d’Hidroelectrica, l’opérateur hydroélectrique public roumain.
La vidange de Vidraru n’est pas une décision subite mais l’aboutissement d’un parcours administratif chaotique. Hidroelectrica a lancé son premier appel d’offres international pour la modernisation du site dès mai 2018, puis l’a relancé en décembre de la même année pour 78,98 millions d’euros.
Échecs successifs et révisions à la hausse ont rythmé la procédure : en mars 2023, l’opérateur public initiait pour la cinquième fois les démarches d’attribution. En juillet 2023, un seul consortium candidat (mené par Electromontaj) répondait pour un budget désormais estimé à 146 millions d’euros.
Nouveau report, nouvel appel d’offres en février 2024 avec une enveloppe revue à 188 millions d’euros. Il aura fallu attendre juillet 2024 pour voir enfin aboutir cette procédure interminable avec la signature du contrat définitif au consortium KONČAR-Elektromontaj S.A., associant des entreprises croates et roumaines. Mais cette opération a été instrumentalisé pour alimenter une campagne de désinformation ciblant spécifiquement la France.
Un récit fabriqué de toutes pièces
Sur TikTok, Facebook et Telegram, des vidéos virales propagent un récit fantaisiste : la France aurait « racheté » Hidroelectrica en secret, l’eau du lac serait pompée vers l’Hexagone par trains-citernes, et des réserves d’or seraient extraites des sédiments du barrage. Ces affirmations relèvent de la pure fiction :
- Hidroelectrica demeure une société publique roumaine détenue à 80,06% par l’État roumain via le ministère de l’Énergie
- Aucune entreprise française n’intervient dans les travaux de modernisation confiés au consortium roumano-croate Elektromontaj-Končar
- Aucun gisement aurifère n’existe dans le bassin de l’Argeș : les cartes géologiques officielles et les études spécialisées localisent les gisements aurifères roumains dans les monts Metalliferi (ouest) et les Apuseni, pas dans la région de Vidraru
- Le transport massif d’eau par voie ferrée vers la France sont une absurdité : un tel projet représenterait un coût logistique prohibitif pour une ressource disponible localement en abondance
Ces récits ne visent pas à informer mais à nourrir une méfiance systémique envers la France.
Un schéma de diffusion révélateur
Sur les réseaux sociaux roumains, la propagation de ces récits fantaisistes suit un schéma caractéristique : l’amplification rapide, le ciblage d’audiences spécifiques, et la coordination apparente entre les différentes plateformes de diffusion. Ce schéma rappelle bien celui d’AdNow, cette société d’origine russe créée en 2014 et devenue un instrument majeur de guerre informationnelle.
Officiellement présentée comme plateforme publicitaire, AdNow s’est rapidement révélée être bien plus. Créée par Sergey Pankov et Alexey Kuznetsov, deux spécialistes du référencement russe, AdNow est nominalement enregistrée au Royaume-Uni tout en conservant son infrastructure technique en Russie.
Les liens documentés avec Moscou sont désormais établis : les rapports VIGINUM sur l’opération Doppelgänger et les analyses de l’Atlantic Council ont démontré qu’AdNow amplifie systématiquement les narratifs pro-Kremlin via un écosystème de faux médias et de contenus sponsorisés.
Le modus operandi d’AdNow est donc bien documenté : la plateforme a orchestré des campagnes de désinformation systématiques en Europe centrale et orientale, joué un rôle avéré dans l’élection présidentielle roumaine de 2024 (finalement annulée après constat d’ingérence numérique), et participé aux opérations que l’EU DisinfoLab qualifie de « leviers publicitaires de désinformation ». Cette séquence illustre parfaitement ce que j’ai analysé dans mon article « L’ingérence, c’est les autres ».
Une stratégie géopolitique cohérente
Cette campagne répond à plusieurs objectifs stratégiques russes :
D’abord, elle vise à affaiblir la présence française en Roumanie. La France dirige le groupement de bataille de l’OTAN basé à Cincu. La présenter comme prédatrice des ressources locales vise à délégitimer cette présence militaire. Et à travers la France, c’est la présence de l’OTAN qui est visée.
Ensuite, elle permet de déployer une matrice narrative standardisée : le récit de la « prédation française » reproduit fidèlement celui utilisé au Sahel, où Paris est systématiquement accusé de piller uranium et or. Cette mécanique recycle donc les éléments développés par la Russie avec son agence African Initiative, dans son dispositif informationnel documenté dès 2019 au Mali, au Niger et en Centrafrique. Le principe : amplifier les accusations de pillage des ressources tout en présentant Moscou comme alternative bienveillante. Le même moule narratif s’applique désormais à l’Europe orientale, seule la géographie change.
Finalement, elle aboutit à une érosion de la confiance dans l’intégration européenne. En suggérant une mainmise étrangère sur Hidroelectrica, pilier énergétique roumain lié aux financements européens, l’objectif est de fragiliser la légitimité des institutions européennes.
La force de cette campagne vient de sa méthode. Il s’agit ici de s’appuyer sur un fait réel, banal et vérifiable : un simple chantier de génie civile, et d’y articuler un ensemble d’accusation extraordinaires qui puisent dans un imaginaire conspirationniste habituel (l’or volé, l’eau détournée, le complot étranger).
La cible n’est pas seulement la Roumanie mais l’image globale de la France, systématiquement dépeinte comme puissance prédatrice, dans sa dimension à la fois Européenne et Otanienne. L’ironie atteint son comble quand cette manipulation survient au moment où le Département d’État américain publiait un rapport confus reconnaissant la réalité des ingérences étrangères dans l’élection roumaine de 2024, tout en critiquant l’annulation comme « une restriction excessive à la liberté d’expression politique ». Cette ambiguïté nourrit le terrain où prospèrent les récits russes.
Signal d’alarme stratégique
Ces campagnes ne relèvent pas de l’anecdote numérique. Elles prospèrent au cœur de l’Europe, dans un État membre de l’UE et de l’OTAN, voisin immédiat de l’Ukraine et de la Moldavie, disposant d’un accès stratégique à la mer Noire.
Leur objectif : fragmenter la cohésion occidentale, délégitimer la France et fragiliser un maillon essentiel de l’architecture de sécurité euro-atlantique. Le barrage de Vidraru devient ainsi, par la grâce de la manipulation informationnelle, un front de la guerre cognitive menée par Moscou. Cette analyse de cas démontre l’urgence d’une surveillance appuyée de ces offensives informationnelles et la nécessité de comprendre leur fonction stratégique dans l’affrontement
